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15 Janvier 2003
Zone Litteraire
Ariel Kenig
Ça commence par une préface énervante où le Syrien Ammar Abdulhamid honore
son hôte en l'adoubant d'une déité volée. On oserait s'y complaire si
derrière cet amour incompréhensible ne pointait pas le doute : ce roman
recèlerait-il un vice caché ? Ces lignes se reprochent-elles d'exister ?
Précautions prises, entrent en scène Hassan, Wisam, Nadim et Kindah,
personnages aux obsessions étouffées. Ils ne se connaissent pas (ou peu),
ne se jugent pas, ne se ressemblent pas. Ce qui les lie ? Ce qui les
sépare des autres Syriens, autrement dit leurs doutes sur l'Islam, mais
aussi leur désir incompressible d'être eux-mêmes. "Ma vie est-elle
seulement conforme à mes idéaux ?".
Décomposées dans la forme, leurs histoires s'offrent comme un puzzle
impatient d'être fini. Une "suite d'événements", une "pensée", un
"commentaire", un "extrait" ou un "murmure", les mots s'alignent, bruts de
décoffrage. Comme des morceaux de chair mis bout à bout, leurs fragments
de vie (et de textes) se recoupent. "Sur le sentier de la vie, la vie
cruelle, omnivore", l'homosexuelle, le jeune étudiant frustré, le
libre-penseur et la doctoresse (Wisam, Hassan, Nadim et Kindah) vont se (re)découvrir
pour entrer en résistance. Ainsi, à la solitude de chacun succède une
imbrication d'êtres réunis pour combattre l'ennemi : un consensus de masse
plus violent que la loi écrite. Maintenant que s'échangent livres et
documents sous le manteau, la bande des quatre assiste à sa mort civile.
Quand chaque citoyen épie l'un et condamne l'autre, comment exercer son
droit à la différence ? Continue-t-on d'exister ? Peut-on faire partie
d'un peuple sans en partager l'idéologie dominante ? Pris dans l'étau de
familles omniprésentes et d'amis oppressants, les poitrines tremblent et
contiennent leurs craintes tant qu'elles peuvent.
Rien d'autre qu'un livre cruel, engagé, fin et suave. Quatre conversions
qui ne finiront par ne faire qu'une. Un roman dans lequel rien n'est
acquis. Chaque instant est à reconstruire, quitte à côtoyer l'Enfer. La
lutte ne traduit pas un engagement, mais un devoir divin : "Dieu est
miséricorde, aussi je n'ai pas peur, et je n'ai pas honte, et je ne
ressens pas le besoin de me repentir". Un devoir sacré auquel nous ne
devrions pas échapper.
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