Syriens en quête d'amour
par Sean
James Rose
Lire, décembre 2002 / janvier 2003

L'histoire qui va suivre, prévient l'auteur dès les premières pages, «ne
vous sera pas contée dans un style narratif classique, car cela pourrait
d'une part contrarier notre but avoué qui est de fouiller profondément
l'âme de nos personnages afin d'en examiner le contenu et d'autre part
remettre en cause notre statut quasi divin». Quatre personnages forment
l'étrange carré du roman polyphonique d'Ammar Abdulhamid, jeune auteur
syrien né en 1966 et éduqué à l'université du Wisconsin.
Figures singulières
pour une géométrie intime de la Syrie contemporaine: Kindhah,
universitaire qui a signé nombre d'ouvrages féministes radicaux; Nadim,
son mari, un intellectuel également; Wisam, une voisine, femme
traditionnelle et jeune épouse frustrée; Hasan, autre voisin et fils cadet
d'un imam local. Hasan, rebelle en son for intérieur, est doué d'un
formidable odorat, telle une extralucidité olfactive: il est capable de
sentir quand une femme a ses règles, reconnaît l'odeur de l'angoisse comme
les plus secrètes fragrances du désir, distingue sans peine les sueurs
froides des phéromones.
Une société répressive.
«Foutue dépression. Maudite. Maudite. Maudite. Je suis fatigué de la
dépression. Toutefois elle est devenue un mode de vie. Mon mode de vie
très stable.» Hasan n'en peut plus de cette existence saturée d'interdits
et remplie de vide, il en a sa claque des prêches du vendredi et des
sermons quotidiens, «des jeunes fonctionnaires du gouvernement et des
cheikhs ignorants». Il veut pouvoir aimer, voilà son problème: fantasme
sur sa belle-sœur, sur la jolie femme du Dr Azma, vit par procuration le
tendre amour du couple d'universitaires d'à côté.
Un jour, derrière la
porte de ces «intellectuels dégénérés et occidentalisés», comme les
qualifient les fondamentalistes, il renifle quelque chose qui
ressemblerait bien au remugle de la discorde. Kindhah veut un enfant,
Nadim non: «Quand on prétend être un intellectuel arabe [...], ce monde
n'est pas un bel endroit pour fonder une famille.» Pas de marmaille qui
m'aille non plus pour Wisam, malgré tout ce que prétendent les femmes de
sa famille: «Elles disent que le sexe n'est pas l'élément le plus
important du mariage, que ce sont les enfants, et que je remplirai bientôt
la maison d'enfants et tout ira bien.» Foutaises! Wisam connaîtra son
premier orgasme avec une femme.
Ce premier roman
d'Ammar Abdulhamid, publié en anglais sous le titre Menstruations, dit
avec une force déroutante la difficulté d'être, à savoir d'être libre
d'aimer, dans une société répressive. Le côté «stream of consciousness»,
procédé woolfien du flux psychologique, ne fait que renforcer l'impression
de solitude de chacun des personnages dans sa quête du bonheur.
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