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LE MONDE DES LIVRES | 24.10.02 | 18h40
Les liaisons dangereuses à Damas
DÉRÈGLEMENTS (Menstruations) d'Ammar Abdulhamid.
Traduit de l'anglais (Syrie) par Stéphane Camille, éd. Sabine Wespieser,
160 p., 20 € .
C'est un étrange objet littéraire qui nous vient de Syrie, via Londres. Un
journaliste syrien, qui a fait ses études aux Etats-Unis, écrit en anglais
l'éducation sexuelle d'un jeune homme, fils d'imam, dans une petite
société délurée d'intellectuels et de jeunes femmes mal mariées. La
structure singulière du livre qui fait entendre successivement les voix
des différents personnages, avec différentes références culturelles,
extraits de livres imaginaires, commentaires efface la relative naïveté
des dialogues et le ton parfois exagérément didactique.
Tout cela est très conscient chez l'auteur qui ne se prive pas
d'intervenir pour diriger ses protagonistes et orienter le lecteur.
L'obsession sexuelle, un peu adolescente, rappelle la tradition des textes
médiévaux arabes et le gouffre qui sépare cette ancienne liberté du dogme
islamique. On n'est pourtant pas en présence d'un texte directement
érotique. C'est avant tout une réflexion sur les choix sexuels, le
mariage, le refoulement, le mensonge social, le lien entre la sexualité et
les rapports affectifs. Les longs dialogues psychologiques ont donc
malheureusement une lourdeur démonstrative qui enlève beaucoup de sa force
au propos et révèlent une maladresse que l'auteur tente de reprendre à son
compte : "Si nos personnages ont l'air un peu trop instruits par
moments, ou trop sophistiqués par rapport à ce qu'on attendrait d'eux,
c'est parce que notre projet, ici, consiste à déterminer la nature exacte
de la transformation qui se déroule en eux et, pour ne pas s'égarer dans
le dédale intellectuel qu'on associe généralement aux tentatives
d'expression des gens à moitié instruits ou mal éduqués."
RENVERSEMENT SPECTACULAIRE
Le roman lui-même fait alterner des scènes assez crues où les femmes sont
les révélatrices et les hommes des participants souvent timorés ou
objectivés : autrement dit s'opère un renversement spectaculaire par
rapport à l'apparence sociale. C'est la jeune Faten qui, avec sa liberté,
son franc-parler, sa justesse de vue va entraîner Hassan dans une
révolution personnelle à la suite de l'initiation de ses aînées, Betoul et
Wisam. Bien qu'aucun des deux livres ne soient cités (alors que
d'innombrables textes théoriques apocryphes sont convoqués à l'appui de la
démonstration), on pense à la fois aux Liaisons dangereuses, mais
édulcorées de toute perversion, et à la Philosophie dans le boudoir, mais
où les pédagogues du mal deviendraient des pédagogues du bien. Il manque à
Ammar Abdulhamid, s'il veut rejoindre la compagnie de Laclos et de Sade,
une composante essentielle : la conscience de la solitude et du caractère
profondément asocial de toute sexualité. Venu d'une tout autre tradition,
plongé dans une société de dénégation et de mauvaise foi, il est plus
occupé à arracher le masque religieux, à rétablir certaines vérités sur
les sexualités et à construire une petite utopie provocante, brillante et,
somme toute, assez sympathique, avec des personnages libres et exemplaires
qui retrouvent par leur corps l'usage de leur esprit critique.
René de Ceccatty
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.10.02
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